Camus et l’art de traverser le temps

« Les tyrans savent qu’il y a dans l’oeuvre d’art une force d’émancipation qui n’est mystérieuse que pour ceux qui n’en ont pas le culte » – Discours de Suède

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Du vrai de vrai vintage en canne

Une photo hallucinante d’un certain Mgr de Laval, prise dans le patelin de ma famille paternelle. L’Ascension-de-Patapédia, une grande forêt complètement déracinée à la venue des colons pour en faire des cultures,  et aujourd’hui, que des photos défraîchies éparpillées dans les maisons vides. Dans le temps où les couleurs ne faisaient que poindre dans du jaunit sous-exposé. Un grand moment.

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De poussière et de printemps

Ce qui me pousse à écrire sur une mince et tremblante plaquette de plastique gris d’un autobus Orléans Express qui fly-binne en direction de Rimouski, c’est l’innommable que j’avais cru perdre il y a quelques mois. Une perte avec de l’angoisse, une presqu’aphasie de mon moi qui écrit, un corps littéraire qui se couche sur le divan fleuri, les rideaux du salon tirés sur dehors, les cheveux frisés tombés sur le plancher flottant se mêlant avec les boules de poussière, une culture de la non-action, parce que l’extérieur est devenu très lourd à porter. Parce que j’ai préféré caresser mon petit bonheur sous l’édredon et bien calée dans mon nid d’amour et envoyer chier le doute de mes pseudos talents à travailler.

Charlevoix, le Massif, de l’autre côté, et l’Île d’Orléans, ses fermes, de la pelouse jaune pleine de gravelures. Un terre-plein qui verdit, tranquille, incertain.

C’est comme si je ne savais plus, je ne savais plus habiter l’ardeur, le papier était brûlant comme des ronds de poêle allumés où on oublie l’intérieur translucide de ses poignets. Ne plus s’y mouiller non pas par refus, mais par absence d’acceptation, et pourtant la vie a été facile à me laisser bercer, nous avions beaucoup à nous inquiéter et laminer le désespoir ambiant sur un écran alors que énormément de gens le faisaient (et je les remercie de les faire)… Depuis le 27 février, j’ai dû me retirer de l’écriture, et pourtant j’ai péristaltisé tout ce qui a pu me passer sous le gras du menton et le pli du cou, je me suis crue un peu ailleurs et quelqu’un d’autre à ne plus penser au scellage de l’air du temps, de mon air balbutiant de jolis mots parfois.

J’ai voulu que Montréal me sorte. De moi, du trop connu. Et pourtant j’y pense maintenant alors que je vois défiler les minces bouts de branche pourpres du printemps, alors que les bourgeons éclatés de la grande ville se sont rétractés dans leur cocon, je comprends que c’était bien délibéré que de me changer d’air. Le réveil.

Je me suis plantée dans mes derniers longs textes. Oui. Mes dents se sont frottées à la poussière. J’ai eu le profond sentiment que je n’avais plus qu’à jeter mes petites phrases par la fenêtre, à travers le toit de la ferme d’en face, pour que s’en nourrissent les vaches chantantes de Rivière-Hâtée. Je me suis encore refusé la lecture de l’évaluation de ma professeure. Pas prête à me voir confirmer mes amers dégoûts. Je le serai peut-être demain, à me revoir écrire aujourd’hui.

Peut-être, aussi, me rendormirai-je, demain. Mais je préfère me laisser la porte ouverte, laisser l’air entrer, l’air de la terre mouillée, de la promesse d’un soulèvement. Un grand diaphragme qui s’étire pour accueillir du nouveau en soi, le vert des fleurs d’arbres fripées, en bouquets de rues interminables. Ventiler l’aphasie et la faire se métamorphoser, en langage, en amour, en textes, en partage, j’espère.

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Novembre, en attendant la neige.

Le mois de novembre. Tout est roux et gris, finalement. Les flaques d’eau craquent sous les bottes. Le coup de grisou a été plutôt tardif, cette année. Il y a quelques semaines, les usagers du taxibus ne pouvaient même pas encore se plaindre de la température. Mais bon, toute bonne chose à une fin, comme qui disent.

- Pas chaud, à matin, hen?

- Oh non monsieur, mais vous savez, faudra bien s’y faire, à la température du Québec, un jour ou l’autre.

- Ouin, vraiment pas chaud.

En plus des conversations sur la température, des pubs de Naël avant le temps à la radio (dès le lendemain de l’Halloween, n’oubliez pas de consommer avec excès en vous plaignant de votre compte en banque déjà presque vide!) : des conversations-monologues, unidirectionnelles, sans aucun rebond sur ce que l’interlocuteur sur la banquette d’en arrière peut dire. Je ne vous ferai pas un schéma des fonctions de la communication ce soir. Saussure n’a rien à voir là-dedans. C’est juste que des détails de même, ça grisaille encore plus mon mois de novembre.

J’ai commencé à assumer mes yeux dans la graisse de bine par défaut, dû au manque de lumière, de sommeil, de temps, ce temps qui me rappelle que je suis un être vivant avec des besoins à satisfaire pour ne pas sombrer dans une rengaine qui dirait d’un ton joyeux « j’ai 22 ans, et je sens déjà que j’ai raté ma vie ».

Mais non, c’est pas si pire que ça, je m’amuse juste à rendre hyperboliques toutes mes émotions. En réalité, j’adore cette période où on se réveille le matin en espérant le petit tapis de neige magique du début de l’hiver, où le sol devient le miroir d’un ciel lourd de flocons. N’essayez pas de m’apprendre quelque chose sur la magie de Noël. Je connais tout de la magie de Noël. Tsé la petite fille née d’une famille artistico-intellectuelle antisociétédeconsommationquinouspourritlavieàNoël, tsé la petite fille qui, encore à 15 ans, insiste pour faire un sapin même si tout le monde s’en fout, c’était moi, ça. Je sais tout de même que mes parents, ils étaient contents que je m’en occupe, de la magie de Noël. Aujourd’hui, ça se traduit autrement, c’est des conversations endiablées, des quiz de connaissance générale qui nous font crier et taper sur la table avec excès, c’est des petites chicanes qui pognent des fois, comme dans toutes les familles, mais qui durent rarement plus qu’une heure.

Et cette impatience de voir poindre de la neige sur l’automne, ça n’a rien à voir avec les claquements de langue des madames qui font la file dans les magasins avec leurs bras pleins de cadeaux qui vont leur permettre, cette année encore, d’avoir la conscience tranquille. C’est une impatience qui ressurgit de l’enfance pure, et on en veut pour le monde entier; grayé comme le sont les enfants, il s’en porterait mieux.

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En face d’elle

Lui en face d’elle. D’autres sont autour, d’autres parlent rient boivent. Elle fait aussi toutes ces choses, mais alors qu’elle tente de rassembler ses idées pour pouvoir le faire sourire, le faire la regarder davantage, sa peau est hérissée, dans un interminable frisson. Elle veut se rappeler la spontanéité, l’insécurité, le jeu de ses cheveux coincés dans ses longs cils. Sentir qu’on regarde ses jambes, sa nuque, ses mains.

De la joie, de l’hébétude, la plénitude.

Montréal et ses odeurs de caoutchouc, ses feuilles mortes, jaunes, en empreinte sur les trottoirs mouillés. Elle a choisi un joli collant pourpre, malgré les rafales glacées, elle y tenait. Les boutiques, le métro, les tours vitrées, les lumières de Noël, déjà. Les jambes raides d’avoir trop marché, les joues roses, elle se sent vivante, elle avec tout le reste de la planète, dans les grandes artères de la ville.

Elle est une reine sans nom, puissante dans sa seule manière de se laisser caresser par les bourrasques en redressant les épaules et de créer un courant de chaleur entre les passants.

Elle réalise très bien la teneur de son propre regard, de ses lèvres en attente d’un mouvement, d’un signe, de l’autre côté de la table. Pourtant, cette soirée-là, comme les autres, elle n’a rien calculé, elle s’est simplement laissée envahir par la présence d’un homme, un ami, avec les yeux d’une douceur, qui parle, qui parle. Sans trop en dire.

De la joie, de l’hébétude, la plénitude.

L’ivresse l’empêche de trembler. Pas de question, pas de doute, juste une étourderie inoffensive. Tout de même, jouer avec ce charme qu’elle sent radieux, le sien et celui des iris bruns, sans fond, dangereux, qui fixent puis se dérobent de l’autre côté de la table.

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Les talons hauts

Au sortir de la librairie, ce soir, une vieille amie m’attendait, une amie du Cégep qui, à l’époque, disait, avec sa petite voix de jeune fille, aimer les couleurs, les chats et dessiner des coeurs et des fleurs un peu partout. Une petite fille éternelle, avec des tresses, et des blagues de camp de vacances. Ce soir, elle portait des talons hauts. Elle avait aussi du vernis sur ses beaux ongles longs. Pendant que je l’observais, pour constater à quel point elle était femme, avec des sujets de femme, des complications de femme, je comprenais aussi que j’en étais au même point. J’essayais aussi d’oublier le petit pincement au bout de mes doigts de nouveau rongés à l’orée du sang. Mais ongles pas ongles, nous parlions comme nos mères auraient pu parler, quelques années plus tôt, quand elles étaient célibataires et encore sans bébé accroché au sein. Au milieu du café, elle a ouvert un pan de son cardigan pour me laisser voir un tatouage à l’encre rouge entre l’épaule et la clavicule. Pourtant elle n’a pas changé, je n’ai pas tellement changé non plus. Toujours super occupées, la politique, la vie littéraire, cours cours cours, toujours accompagnées d’histoires de garçons. Marcher avec elle sur la rue Saint-Germain, le coeur gai et vingt-deux années tricotées sous les mêmes lampadaires, m’a fait nous voir magnifiques, moi, bottes Kodiak et bas résille, et elle, ses bottes brunes à talons qui faisaient clic clac sur le pavé comme une grande dame, j’espérais que ça dure à jamais, cet état de grâce.

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Du repos ou de la paresse

Ça c’est l’écrivaine en moi. Quand y’a pas de temps, elle reste couchée.

Je viens juste de découvrir Edward Gorey. J’en ai pas fini avec lui.

 

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Mes rêves sont une prison aux murs invisibles

Je suis tombée dans le piège et j’ai obéi au fantasme inoffensif. J’ai plongé le corps à vif dans la douceur des ébats. Douceur devient vite trahison, l’extase abandonnée imprégnée sur les visages glissent lentement vers une grimace vicieuse. Bouche  mouillée, tordue, sur ma peau brûlante qui finit par comprendre, qui se débat maintenant avec horreur. Je ne respire plus. La crispation est trop forte. Je ne suis plus que chair à violer, mes cris d’horreur sont vains, je ne suis plus que chair à violer. Des chiens ou des loups sont à mes trousses, j’entends leurs halètements, j’entends la chaleur de leur haleine sortir de leur gueule charmante.  Ils m’adorent, ils ne veulent pas me voir partir, je vomis leur amour, je ne suis qu’une petite bête bondissante dont ils se délectent. Leur doucereuse cruauté envahit tous mes pores, le dégoût me ceint la tête comme un étau. Je m’emmêle les pieds dans ma course, dans des escaliers qui aboutissent sur des portes verrouillées. Je fonce dans le mur du énième pallier, j’entends les rires carnassiers qui résonnent à peine plus bas, mes jointures blanches cognent à une porte sans nom. Une brèche dans la peur fait finalement entrer l’air dans ma trachée, un homme discret est à la porte, aidez-moi s’il-vous-plaît, laissez-moi entrer. Nous claquons la porte derrière nous. Je vais dans le coin le plus sombre de l’appartement. Mon hôte tente de me rassurer, je ne les laisserai pas entrer, vous êtes en sécurité. Mais ils savent, ils me connaissent, ils me sentent, me repèrent dès que je fais un pas. Ils vous auront vous aussi, ils vous séduiront et vous les laisserez franchir le pas de votre porte, vous mourrez la tête à demi arrachée par les crocs et ils lanceront des chaînes d’acier qui s’enrouleront bien serrées autour de mon cou blanc, ils me tortureront mais ne m’achèveront jamais, leur gueule s’enfonceront dans mes viscères, mais ils garderont intacts mon sexe et mes seins pointés dans l’horreur. Ils m’aimeront, ils me rassureront, ils adoreront me faire hurler encore. Je serai pire qu’en enfer, je serai dans mon cauchemar aux barreaux invisibles, je les trouverai tapis entre les murs, même éveillée.

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Le goût du café frette

     Je suis écrasée dans les craques de mon canapé fleuri depuis le réveil, le réveil dur, pénible, qui finit par m’amener dans la cuisine. Mes sourcils froncés au maximum pour alléger la sensation que mon crâne est emprisonné, bien serré, dans un étau de fer. Je gémis en traînant des pieds. Le café sortant de ma nouvelle cafétière italienne en acier inoxydable à cent piasses. Vague nausée, je suis mieux pas de le boire maintenant. Et le temps file dans le canapé fleuri alors que j’observe du coin de l’oeil mon reflet dans l’écran de l’ordinateur portable : les yeux larmoyants, la bouche entrouverte, le nez qui renifle et la couverture de laine couvrant soigneusement mon corps de jeune fille en fleur un peu avachie ce matin. Je me tape une bonne vieille comédie romantique en DVD, gardée précieusement dans ma garde-robe pour les occasions spéciales, comme des lendemains de brosse ou des spasmes de nostalgie de Noël.

      Le générique de la fin caractérisé par une belle toune pop chantée par une Américaine qui fait des vocalises genre cascades de demi-tons au milieu de sa phrase me fait violemment éjecter le DVD de son lecteur. Ça m’a fait me redresser du canapé fleuri, et je me suis rappelé le café. Beige de lait, sur le coin de la table, piteux. Frette. Et doucereux comme cette journée où on accumule la croûte corporelle comme toutes les autres corvées qu’on aurait dû faire en ce samedi nuageux, si le vin de la veille n’avait pas autant été bourré de sulfites.

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Éveil

J’émerge des rêves avec cette fraîche résonance qu’a l’air quand la pluie est passée. Le rideau rouge gonflé par la fenêtre ouverte. Plus loin, des roues font crépiter doucement les flaques d’eau. Je suis chez moi, avec ce son aérien qui me retransporte dans l’enfance, dans mon petit visage de sept ans, à demi caché sous les draps, adouci par le sommeil.

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